Vingt ans après

•24 avril 2013 • 15 Commentaires

Nous éprouvons tous une tendance naturelle à nous rappeler les saisons passées plus belles qu’elles ne le furent. Notre jeunesse enfuie y est pour quelque chose. Le progrès technique a aboli les distances, au moins à l’échelle de la planète : jadis, quand on partait pour une destination lointaine, on n’était jamais vraiment sûr d’en revenir ; aujourd’hui, on sait qu’un coup d’aile nous ramènera chez nous en quelques heures. Voyager dans l’espace est devenu trivial, mais le voyage dans le temps, lui, demeure une grande porte close, probablement pour toujours.

Cette irréversibilité du temps qui s’écoule donne de la valeur aux choses comme aux souvenirs, que l’échéance des nombres ronds a tendance à convoquer plus souvent qu’à leur tour. C’est ainsi que nous célébrons aujourd’hui le vingtième anniversaire de la Chouette d’Or, anniversaire qu’il est commode de fixer, non pas à la date de sortie du livre, que personne ne connaît exactement et qui varia de toutes façons selon les régions et les libraires, mais à cette fameuse nuit où Max Valentin enterra la célèbre contremarque dans la cache souterraine dont personne (sauf lui-même, une fois) ne l’a plus fait sortir depuis.

Et bien entendu, cette même nuit que nous nous apprêtons à vivre, comment pourrions-nous oublier qu’elle fut également fatale à notre ami Max il y a maintenant quatre ans ?

Il y a 20 ans, le monde des grandes chasses au trésor n’existait pour ainsi dire pas, en tous cas en France. Il y a 10 ans, il était devenu florissant (largement grâce à la Chouette et aux autres créations de Max), mais aussi parcouru de divergences, de solides inimitiés, de jalousies à connotations commerciales, de rancœurs, de divisions, de querelles de clocher. Aujourd’hui, il n’existe de nouveau plus : hormis quelques initiatives de peu d’ampleur et de courte durée surgissant çà et là, les grandes chasses nationales et internationales sont mortes, faute de sponsors, éloignés par quelques épisodes peu savoureux et peu professionnels où s’illustrèrent le copinage et la tricherie.

Reste la Chouette, restent les chouetteurs. Sur elle aussi, on a tenté de faire planer certains soupçons, par envie, jalousie ou pure volonté de nuire, mais en définitive aucun de ces soupçons ne s’est jamais confirmé. Autant Max (paix à son âme !) s’était montré trop confiant envers certains dans la phase de gestion opérationnelle de son jeu, une fois celui-ci lancé, autant il s’était entouré de toutes les précautions nécessaires durant la phase de préparation, de telle sorte que rien n’a filtré, et que ce qui devait filtrer était conçu dès le départ pour être, en pratique, inutilisable pour quiconque essaierait de s’en servir pour localiser la contremarque par des moyens déloyaux, si jamais il devait y en avoir, ce qui, après tout, n’est pas avéré.

La Chouette, qui détient depuis déjà quelque temps le record de longévité pour une chasse au trésor ludique, reste donc seule, virgo intacta dans son écrin de glaise, traversant les décennies, à cheval sur deux siècles et deux millénaires. Plus le temps passe, plus elle prend des airs de Graal. Nombreux sont ceux qui la cherchaient à l’origine, et qui ont depuis abandonné ; il en reste quelques-uns. D’autres sont venus, des jeunes qui ne savaient pas encore lire quand le livre a été publié, et l’on attend en frémissant à la fois d’impatience et d’angoisse le moment où arrivera le premier chouetteur qui n’était pas né lorsqu’elle fut enterrée… Globalement, les effectifs ont très largement diminué, pour l’essentiel du fait de l’absence totale de communication autour du jeu, conséquence logique de l’absence de « meneur de jeu ». Néanmoins, les fidèles sont toujours là, parfois depuis la première heure, et la Chouette fait maintenant tellement partie de leur vie que l’on se demande parfois ce qu’ils redoutent le plus : de ne jamais la trouver, ou au contraire qu’elle soit trouvée, créant dans leur existence un « manque » qu’il faudra du temps pour combler ?

Au-delà de ces inquiétudes et de ces espoirs, nous devons surtout nous rappeler que ce jeu magnifique a donné à des dizaines de milliers de personnes le goût de la recherche, de la lecture, de la culture, la motivation nécessaire pour aborder des domaines historiques, géographiques, scientifiques qui les auraient définitivement rebutés en toute autre circonstance, et qu’ainsi la Chouette a constitué une extraordinaire « machine à apprendre », permettant de constater, chemin faisant, que se cultiver n’est pas forcément ennuyeux et pénible, mais qu’on peut au contraire y trouver du plaisir.

Dans ce merveilleux voyage culturel que la Chouette nous a permis d’entreprendre, infiniment nombreux sont ceux qui n’arriveront jamais à destination, puisqu’un seul, ou un petit groupe, découvrira un jour le trésor… si toutefois cela arrive. Mais tous devront se rappeler que, comme le disait, je crois, Steve Jobs, The journey is the reward : c’est le voyage en lui-même qui est notre récompense, pas le fait d’arriver au bout. Tel est le legs que Max nous fait, et celui-là, il appartient sans discrimination à tous les chouetteurs.

Légitime revendication (non mais, c’est vrai, et puis quoi, alors ?)

•14 décembre 2012 • 7 Commentaires

J’ai déjà souvent écrit, sur ce blog et ailleurs, que j’étais honoré que tant de chercheurs de la Chouette me soumettent leurs hypothèses de solution ou me proposent de m’associer à leurs recherches —même si je décline toujours.

Parfois, en plus, l’occasion m’est donnée de m’amuser un peu, tout en me demandant comment diable peuvent bien fonctionner certains êtres humains, mes prochains sinon mes frères, tant leur manière d’être et de raisonner (si l’on peut dire) m’est étrangère.

C’est encore arrivé cette semaine. J’ai reçu un mail d’un chouetteur me déclarant « Il y a longtemps, plus d’un an, que j’ai la solution de la chasse. Cette solution est protégée par un dépôt à l’INPI. » Jusque-là, guère à redire, certains le font, même si nous savons en général à quoi nous en tenir sur le compte de ces (apparemment nombreux) « chercheurs » qui « ont la solution depuis longtemps », mais n’ont cependant pas la contremarque. Celui-là, cependant, allait plus loin.

En effet, après avoir mis en avant combien il avait été « patient jusqu’à ce jour » (quelle indulgence, en effet), il était « à la veille de publier sa solution dans la presse » (je vois déjà les journalistes se bousculer) et entendait à présent « faire valoir sa légitime revendication » (ah ? laquelle, au juste ?).

Hélas ! Il ne parvenait pas à joindre Michel Becker auquel il entendait bien « adresser une demande authentique » (on n’en doute pas), et venait me demander conseil.

Je l’ai remercié pour son message et lui ai fait remarquer que, ce jeu étant une chasse au trésor, il n’y avait point de « légitime revendication » sans production de la contremarque. J’ajoutai que je trouvais un peu étrange de se lancer dans une chasse au trésor avec pour seul objectif de coucher ses hypothèses sur le papier, puis de les enfermer dans une enveloppe elle-même enfermée à l’INPI, alors que le but normal du jeu est malgré tout d’aller quelque part dans la nature donner quelques coups de pelle…!

Eh bien, que croyez-vous qu’il advint ? Au lieu d’admettre que mon point de vue était, somme toute, assez raisonnable, mon correspondant (éphémère) m’a répliqué tout de go que ma réponse était ridicule (ah…) et qu’il la mettait illico au panier !

Je me demande vraiment sur quelle île déserte, voire sur quelle lointaine planète, vit quelqu’un comme ça ? Je ne peux m’empêcher d’avoir en pensant à lui un sourire à la fois incrédule et un peu attristé, car je ne doute pas, hélas ! que ce chercheur soit de bonne foi…

Retour sur la Rose des Vents 1998

•4 octobre 2012 • 6 Commentaires

J’ai déjà fait, çà et là sur ce blog, quelques allusions à ce que fut la Rose des Vents de France 3, sans nul doute la chasse au trésor ludique la plus médiatisée de tous les temps en France, et malheureusement l’une de celles qui profita le moins bien de cet extraordinaire capital de popularité, du fait d’une déplorable politique de gestion des énigmes et des relations entre les participants et l’auteur, qui répondait au doux sobriquet de l’Homme en Noir —« HN » pour les intimes, ou dans la vraie vie Yves M.

Que penser en effet d’un organisateur de chasses confirmant ou infirmant sur Minitel les hypothèses des chercheurs ? À l’évidence, ce genre de pratique était appelé à générer un énorme trafic Minitel (de ce point de vue, les objectifs financiers étaient très largement atteints) qui allait promptement dépasser les capacités dudit organisateur à répondre, et par conséquent générer des frustrations considérables parmi les participants… Ce système, perçu comme une loterie, fut néanmoins reconduit année après année selon des modalités très similaires, HN étant même allé jusqu’à préciser plus tard que cette « politique de réponses en ligne » avait été guidée par des impératifs émanant de la chaîne elle-même.

Avec tout ce que l’on avait mis dans la corbeille de la mariée (adossement à une émission en direct programmée tout l’été en prime time, ballet de deux hélicoptères au-dessus des sites les plus pittoresques de France, « héritage spirituel » de l’un des programmes les plus aimés du public, La Chasse au trésor animée par Philippe de Dieuleveult, mise à profit de la période la plus favorable [les grandes vacances] pour attirer le public sur ce genre de divertissement), la Rose des Vents (ou, plus exactement, Le Trésor de France 3, selon son appellation officielle) avait tout pour devenir un énorme succès, à condition d’être intellectuellement bien gérée et intelligemment conçue. Avec un Max Valentin aux commandes, on tenait un succès international. Hélas ! j’ai pu constater en conseillant le jury en 2000 sur un cas difficile qui conduisit à une annulation du jeu cette année-là, qu’on était loin, en interne, du niveau de sophistication technique qu’il aurait fallu avoir sur une chasse ludique de cette ampleur.

Il n’en reste pas moins que les quelques éditions auxquelles j’ai participé (plus souvent de loin que de près, il est vrai) m’ont laissé des souvenirs sympathiques, à l’instar de cette édition de 1998, dont le final se déroulait au bord de la Creuse, dans la pittoresque région de Crozant et de Gargilesse. Si mon coéquipier de l’époque et moi avions été un peu plus à ce que nous faisions, nous aurions pu déterrer la contremarque dans l’après-midi, avant même la dernière émission, puisque nous avions localisé le dernier repère, à partir duquel il s’agissait de compter une certaine distance dans une certaine direction, pour parvenir à la cache. Nous avions plusieurs heures devant nous pour, non pas même arpenter un bout de terrain de quelques centaines de mètres carrés, mais seulement marcher en ligne droite vers le sud et vers le nord (l’ouest et l’est étaient impossibles vu la configuration des lieux) en nous arrêtant tous les mètres pour sonder… À cinq ou six mètres vers le sud, on trouvait la contremarque. Mais quand on a décidé d’être neuneu, rien n’y fait !

Bref, ces quelques regrets ayant été exprimés, c’est professant une nostalgie de bon aloi que, profitant d’un passage dans la région, je me rendis de nouveau sur les lieux, 14 ans plus tard, pour constater que pas grand-chose n’avait changé. Il en est souvent ainsi dans la campagne profonde : les choses bougent lentement.

L’Hôtel du Lac, où nous avions installé la base avancée, est toujours là. À en juger par les parties communes, très exactement conformes à mon souvenir, tout est resté dans son jus, si ce n’est que les propriétaires s’expriment maintenant avec un léger accent qui fleure bon le batave.

En suivant la route qui passe derrière l’hôtel et escalade la colline, on passe devant le parking qui existe toujours, avec son panneau « Forêt communale de Saint-Plantaire ». Lui aussi semble être resté tel quel, si ce n’est une sculpture moderne figurant ce qui peut ressembler à une rose, avec un cœur percé pouvant ressembler à un viseur… Je reste prudent, car avec les artistes, n’est-ce pas, on ne sait jamais. S’agit-il d’une commémoration directe ou indirecte de la phase finale de la grande chasse au trésor qui se déroula dans ces bois, ou bien cette œuvre est-elle sans le moindre rapport ? Je l’ignore, et n’ai rien trouvé pour conclure sur place dans un sens ou dans l’autre. Un coup de fil au maire de Saint-Jallet permettrait sans doute de tirer cela au clair.

Poursuivons notre route : nous voici bientôt sur la « grand-place » de Saint-Jallet, où la plupart des équipes s’étaient installées pour capter le réseau GSM (et même la télévision, pour les mieux équipés) le soir de la diffusion de la dernière émission… Disons-le, la qualité de la réception ne s’est pas franchement améliorée depuis 14 ans, ça ne passe toujours pas très bien en bas, au bord de la Creuse. Quant à cette « grand-place » elle-même, absolument rien n’a changé par rapport à ce qui existait à l’époque.

Retour sur notre parking. Deux chemins forestiers en partent, l’un plat, l’autre plus pentu. Paresseux de nature, on privilégie celui qui est plat, et on a raison.

Entrée du parking

Le chemin d’accès

Bientôt, on découvre une jolie vue sur la Creuse, qui coule paisiblement en contrebas :

… et au bout d’à peine dix minutes de marche (le chemin est même carrossable, j’ai vu des traces de pneus et entendu des quads, c’est dire), voici le fameux repère pérenne, cette sorte d’auge de pierre qui est le seul truc un peu remarquable qu’on trouve dans tout le bois :

Et voici ce que l’on voyait, depuis l’angle sud de l’auge (visible dans le coin de l’image) : tout droit, à 5 ou 6 mètres de distance, je ne sais plus, la Rose des Vents était enterrée sous une pierre et quelques centimètres d’humus… Un peu de concentration, de méthode et de persévérance, et l’équipe aurait ce jour-là empoché 100.000 francs.

Il reste de bons souvenirs, et puis, le soleil qui se couche sur les ruines de Crozant, c’est tout de même un joli spectacle…

P.S.: n’oubliez pas de cliquer sur les photos pour les voir, elles seront ainsi un peu moins nulles que la compression que propose WordPress par défaut!

La fibule de Preneste, épisode II

•31 août 2012 • 2 Commentaires

Dans les années 90, à l’occasion d’un voyage d’affaires à Rome, je m’étais rendu à la villa Giulia afin de voir de mes yeux la fameuse fibule de Preneste. À l’époque, et sur la base notamment des travaux de Margherita Guarducci, elle était fortement suspectée d’être un faux réalisé à la fin du XIXe siècle par l’archéologue allemand qui l’avait fait connaître au monde. C’est pour cette raison que la fibule avait été éloignée du musée étrusque Luigi Pigorini et conservée à la villa Giulia, à bonne distance des collections dûment authentifiées. Bien plus, elle n’était même pas exposée mais conservée dans un tiroir, et je n’avais pu la voir (et même la toucher !) que parce que j’avais pris à l’avance les arrangements qu’il fallait avec la conservatrice Alessandra Antinori.

Foin de tout cela désormais : selon des résultats d’examens très poussés publiés en 2011, et rendus possibles par le progrès des techniques, et en particulier des nanotechnologies, il y a toutes les chances (restons quand même prudent) pour que la célèbre inscription « MANIOS MED FHE FHAKED NUMASIOI » soit contemporaine de la fabrication de la fibule elle-même, soit du VIIe siècle av. J.-C., et constitue bien ainsi la plus ancienne utilisation connue des caractères latins, au sens où Max l’entendait dans l’énigme 600.

Ainsi lavée de tout soupçon, la fibule de Preneste a réintégré le musée Pigorini. Quant à moi, étant de nouveau de passage à Rome pour une partie des vacances d’été, je n’ai bien sûr pas manque de lui rendre visite.

La fibule dispose maintenant de sa propre vitrine, certes indépendante des autres, mais logée cependant dans un coin de couloir où elle n’est pas magnifiquement mise en évidence : même en sachant ce que je cherchais, je suis passé devant sans la voir ! « Lavée de tout soupçon », certes, mais on ne fait clairement pas de pub pour elle, à telle enseigne que la charmante dame qui était de garde ce matin-là n’avait aucune idée de ce que pouvait bien être cette fameuse fibule ! Il faut dire qu’elle ne semblait pas totalement familière avec les collections du musée, où je n’ai pas vu un seul autre membre du personnel, ni d’ailleurs un seul autre visiteur… Ah ! comme on aimerait avoir le Louvre à soi dans les mêmes conditions !

 Vitrine de la fibule au musée PigoriniLa vitrine de la fibule de Preneste, au détour d’un couloir

La notice muséographique de la fibule

Quoi qu’il en soit, c’est toujours avec émotion que je contemple cette « partie émergée de la Chouette », cet objet tangible dont on sait que Max l’a utilisée, et qu’il a même peut-être contemplée comme je le fais à mon tour, en réfléchissant à la conception de cette énigme 600, dont je persiste à penser qu’elle est le premier verrou sérieux sur la route de la contremarque…

La fibule dans toute sa splendeur

(Comme d’habitude, cliquez sur les photos ou sur leur légende pour les visualiser en version non compressée par WordPress)

La meilleure manière de (ne pas) trouver la Chouette en s’amusant

•8 juillet 2012 • Un commentaire

Pour tenter de localiser, sinon la Chouette, du moins la zone, nombreux sont les chercheurs qui se laissent aller à cette méthode hautement empirique dont j’ai souvent dénoncé le manque de sérieux, consistant à regarder la carte d’un quelconque coin de France, soit parfaitement au hasard, soit parce qu’on a prévu de s’y rendre pour le week-end ou les vacances, et de se dire : « Et si la zone était par là ? Où diable Max aurait-il bien pu enterrer le bestiau ? ». Pour être peu fiable, cette méthode est, avouons-le, amusante, et l’on comprend bien qu’il soit de temps à autre plaisant d’y succomber, d’autant qu’avec un peu de chance, et les concepts utilisés dans la Chouette étant susceptibles de tant d’applications pratiques différentes, on ne tarde pas à remarquer d’étranges coïncidences. Il est alors bien difficile de ne pas se dire (surtout si l’on a l’esprit facilement porté au merveilleux) « Et si c’était là, après tout ? Et si, contre toute attente, j’étais tombé juste, par un incroyable concours de circonstances ? »

C’est à ce jeu-là que je me suis amusé à jouer en allant photographier l’abbaye de Noirlac, à quelques kilomètres au sud de Bourges. J’aime pratiquer ce que j’appelle « la photo de patrimoine », j’ai une prédilection pour les abbayes romanes et il y aura bientôt une décennie que je m’étais promis de retourner à Noirlac, découverte avec émerveillement dans le sillage de la Fête de Bourges en 2003. Pour celles et ceux que cela amuse, ma jolie théorie bien maxienne —mais totalement erronée— sur Noirlac (anagramme de clairon !), en liaison avec l’énigme B, figure sur cette page de mon site : http://monglane.a2co.org/chouette_enigme1_b.htm.

La magnifique abbaye cistercienne de Noirlac, avec sa nef à l’acoustique stupéfiante et son double portail que je n’ai vu nulle part ailleurs, mériterait assurément de figurer parmi les hauts lieux d’une chasse au trésor comme la Chouette d’Or. Elle est quasiment l’égale de l’abbaye de Fontenay, dont je parlerai peut-être un de ces jours, et même la dépasse en authenticité, Fontenay étant parfois presque « trop belle », trop préservée, trop manucurée dans ses moindres détails ; Noirlac est restée plus authentique, le passage du temps y est plus perceptible, et elle est aussi plus mystérieuse : d’où lui vient donc cet étrange nom de Noirlac, sachant qu’il n’y a aucun lac, noir ou autre, dans les environs ? Pourquoi donc, au XIIIe siècle, a-t-on éprouvé le besoin de changer l’appellation très banale et traditionnelle de Maison-Dieu, en Noirlac ? Il y aurait bien une légende, parlant de marais à l’entour (mais pas de lac !) dans lesquels un enfant serait tombé et se serait noyé… mais une telle tragédie devait, hélas ! se produire assez régulièrement à l’époque, serait-ce-là une raison pour qu’une abbaye change de nom ? L’explication n’est guère convaincante, et personne n’a pu m’en fournir une autre.

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Façade de l’église de Noirlac, avec son portail double si caractéristique.

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L’intérieur de l’église: un murmure dans le chœur se perçoit
partout ailleurs dans la nef.

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La partie la plus ancienne du cloître, adossée à la nef, mais (malheureusement)
gothique, ce qui rompt un peu l’harmonie, contrairement à Fontenay

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L’entrée de la salle capitulaire

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La galerie du cloître

Donc, une magnifique et mystérieuse abbaye… Juste à côté, un village au nom peu courant, qui sera précisément celui retenu par Max pour sa deuxième chasse au trésor : Orval, comme s’il nous faisait un de ces clins d’œil qu’il affectionnait ; l’abbaye belge homonyme et sa bière, proche de la Lorraine de Max, aurait constitué l’autoroute bien visible sur laquelle tout le monde se serait engouffré (sans aucun résultat), alors que le petit village d’Orval à côté de Noirlac aurait constitué la « sortie » qu’il fallait emprunter… oh ! certes pas pour aider en quoi que ce soit dans Le trésor d’Orval lui-même mais, en une sorte de jeu de billard à trois bandes, pour donner un coup de pouce déguisé pour la Chouette ?

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Tout cela serait bien tentant intellectuellement, même si, à vrai dire, je n’ai jamais su convertir ces hypothèses en quoi que ce soit de tangible pendant les années déjà lointaines où je cherchais encore la Chouette.

De même, comment ne pas songer, pour les tenants d’une zone à proximité de Bourges, qu’à portée de main se trouve, avec la forêt de Tronçais, la plus belle futaie de chênes d’Europe, que l’on doit à Colbert qui avait bien prévu, vers 1670, qu’on aurait encore longtemps besoin de bois de qualité pour construire les navires de guerre, comme ce fut en effet le cas pendant les deux siècles qui suivirent. Ce genre de cadre grandiose pourrait bien coller avec l’idée maxienne de la cache, même si l’on sait que le lieu précis de celle-ci ne présente en lui-même aucune particularité remarquable.

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Même pour un chouetteur « rangé des voitures », quels intéressants parages à visiter !

Et puis, étant aussi audiophile, je me souviens d’avoir rêvé, adolescent, devant des enceintes Cabasse « Sampan » ou « Galion » qui étaient alors bien hors de portée de ma bourse, Cabasse étant une des marques qui a le plus contribué à la renommée de la technologie française en matière de haute-fidélité —ce qui ne veut sans doute plus dire grand-chose en ces temps où tout le monde écoute du MP3 en pensant (et encore: quand on y pense !) que c’est de la hifi… Bref, c’est avec une pointe d’émotion que, m’arrêtant dans le village de Tronçais pour faire quelques photos d’une fort belle friche industrielle en lisière de forêt, je m’aperçus à la lecture de l’habituelle notice délavée « Défense d’entrer », que le site était la propriété d’une certaine « Madame Cabasse » (sic). Ce nom peu répandu me rappela évidemment des souvenirs et je vérifiai sur-le-champ (merci l’internet mobile) : il ne s’agissait pas d’une coïncidence, durant ses années de gloire, la société Cabasse (aujourd’hui propriété de Canon et dépourvue de son âme d’antan) possédait effectivement ce vaste site de 90.000 m2 où étaient fabriquées les enceintes elles-mêmes, c’est-à-dire les caissons en bois massif (du chêne ? il y a aussi du hêtre, du charme et du merisier à Tronçais) dans lesquels les haut-parleurs étaient ensuite installés.

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La cour de l’ancienne usine de bois Cabasse

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Détail du portail d’entrée latéral, avec porte-drapeaux pour les jours de fête…

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Une des deux cheminées encore debout… peut-être plus
pour longtemps, ce qui justifierait l’arrêté municipal
interdisant de pénétrer sur le site (outre le fait que c’est
une propriété privée appartenant à la veuve de l’ingénieur
Olivier Cabasse!)

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Plaque rappelant que l’usine a auparavant été une fonderie, puis une tréfilerie
de métaux

Redressement judiciaire, liquidation judiciaire, sont passés par là, et voilà tout ce qui reste… La nature a commencé à reprendre ses droits sur ce site dont personne ne veut plus, en dépit de son prestigieux passé : avant Cabasse, il avait hébergé les forges de Tronçais, fondées en 1788 comme le rappelle une plaque à demi effacée apposée sur un mur.

Bref, ce fut une bien sympathique journée dans le Berry, qui me rappela une époque qui, pour ce qui est de la convivialité et de l’amitié autour de la Chouette, valait certes mieux que celle que nous vivons.

P.S.: les photos telles qu’elles apparaissent sur la page sont très médiocres, car WordPress les compresse. Si vous cliquez dessus, vous les afficherez dans leur taille d’origine (500 pixels), certes très petite, mise en page oblige, mais au moins un peu mieux définies.

Sept questions pour parvenir sans erreur à la cache !

•30 juin 2012 • 15 Commentaires

L’honnêteté et le sens moral dont Max faisait preuve sont attestés par tous ceux qui l’ont connu et côtoyé. La seule exception qu’il ait jamais faite concerna les suites de l’« enlèvement » de la Chouette d’Or, subtilisée par effraction dans le coffre de la banque San Paolo où elle attendait tranquillement son découvreur. Max ne voulut pas que les chercheurs en soient tout de suite informés, pas plus que Becker d’ailleurs, et il y avait deux raisons principales à cela : d’abord, il se sentait coupable de n’avoir pas pris assez de précautions (et pourtant, il y en avait !) et prenait intégralement sur ses épaules la responsabilité d’avoir « perdu » la Chouette ; ensuite et surtout, il escomptait bien « reprendre » cette Chouette sans avoir besoin d’ameuter tout le monde. Une fois l’oiseau de retour dans sa cage (pardon, son coffre), il aurait alors été bien temps de raconter l’aventure, en même temps que son heureuse conclusion.

Ayant appris cet « enlèvement » dès le lendemain du jour où Max l’apprit lui-même, je peux témoigner de l’insupportable tension nerveuse que cette dissimulation provoquait chez lui, tant ce qu’il considérait comme une duplicité le bourrelait de remords et était contraire à sa nature. Les contraintes de « silence-radio » qu’il s’imposait et m’imposait rendaient les choses très difficiles sur le plan juridique, réduisant nos marges de manœuvre et nos chances de succès, mais je ne pouvais qu’obéir à ses instructions.

Je raconte cela pour souligner, a contrario, la rigueur et l’honnêteté insoupçonnées dont il faisait preuve en répondant aux questions des chercheurs sur le 3615 maxval. Il lui aurait été tout simplement impossible, insupportable, d’être déshonnête dans ses interactions avec les chercheurs. Qu’on ne s’y trompe pas : rigueur et honnêteté ne veulent pas dire infaillibilité, et plus d’une fois il lui arriva de faire erreur ou d’induire en erreur, bien involontairement, celles et ceux qui l’interrogeaient, mais cela surtout parce que les questionneurs s’obstinaient à interpréter ses réponses au travers de leur propre prisme, au lieu de les accepter au premier degré, en dépit des mises en garde répétées de Max.

En revanche, dès qu’il repérait une erreur qui lui incombait, il publiait un erratum, voire un erratum d’erratum lorsqu’en s’efforçant d’en rectifier une, il en commettait une autre, rendant parfois le sujet tellement confus à force de vouloir aider sans pouvoir trop en dire, qu’il n’avait plus pour ultime ressource que de couper court sur une pirouette, laissant parfois les chercheurs sur leur faim. Il faut se rappeler aussi qu’il n’était pas rare que Max aligne des journées de 12 ou 15 heures d’affilée devant son Minitel, atteignant des niveaux d’épuisement nerveux qui avaient leur part dans la commission de ces rares erreurs, dont il est probable que certaines n’ont pas été toutes corrigées, faute d’avoir été repérées.

Après ce long plantage de décor, que vous me pardonnerez, j’espère, j’en viens à l’anecdote que je voudrais raconter aujourd’hui, anecdote que je ne m’étais pas jusqu’ici résolu à « lâcher », car je pensais qu’elle serait, elle aussi, susceptible d’induire certains en erreur… mais après tout, ce que je vais raconter est factuel, et si cela ne permettra certes à personne de trouver la Chouette, cela a en tous cas vocation à faire partie du folklore chouettesque, et dès lors, pourquoi ne pas en parler ?

Cela se passait un de ces fameux soirs d’été, dans le jardin de ma maison de Bois–d’Arcy, en face de la forêt… vous savez, celle dont la haie du fond était mitoyenne du jardin de Max, ou peu s’en fallait… En vérité, je ne me souviens plus si c’était l’été ou l’hiver, et si nous étions dans des chaises longues, sur la pelouse, avec un verre en main, ou devant la cheminée —aussi avec un verre en main, d’ailleurs— et comme vous allez le voir, ça n’a aucune espèce d’importance de toutes façons, si ce n’est pour mieux imaginer les protagonistes dans leur décor d’alors.

Ce qui est sûr, c’est que, ce soir-là, la conversation avait dévié sur la Chouette. Enfin, pas vraiment sur la Chouette, car comme je l’ai déjà écrit, nous n’en parlions évidemment jamais, ou pas directement, mais sur la gestion des questions-réponses et les procédures que Max suivait pour garder la trace des points sur lesquels il refusait de répondre et de ceux sur lesquels il avait accepté de faire une exception, ou de revenir sur un refus antérieur, à quelles dates tout cela s’était passé, quelle était la teneur des réponses faites ou des éléments nouveaux dévoilés ou confirmés, etc. Il me semblait que ce devait être un travail de Romain qui s’ajoutait à celui consistant à répondre aux questions elles-mêmes.

Je pense que tout le monde sait, car Max l’avait, je crois, expliqué, qu’il prenait des notes manuscrites sur un petit carnet découpé comme un répertoire téléphonique, si ce n’est qu’au lieu des lettres de l’alphabet, il utilisait d’autres onglets « adaptés » : par énigme, par thèmes (j’imagine bien par exemple un onglet « Sujets tabou »), autres encore ? Je n’en ai jamais su, ni demandé, davantage.

Toujours est-il que nous devisions tranquillement sur ces sujets organisationnels, qu’aujourd’hui l’informatique généralisée simplifierait grandement, quand Max lâcha une de ces bombes dont il était coutumier : « Tu sais, me dit-il, que je me suis forgé une série de critères ne varietur qui gouvernent ma manière de répondre aux questions des chercheurs, et que je les applique systématiquement, par exemple pour déterminer à quelles questions je ne peux pas répondre, et à quelles questions je peux répondre. Et quand je peux répondre, je me sens obligé, je suis moralement obligé, de répondre. Je ne peux pas l’éviter, même si c’est compliqué, même si ça va me demander un effort, je ne peux pas ne pas répondre, cela me serait déontologiquement insupportable, j’aurais l’impression de me renier. » J’acquiesçai vaguement, ne comprenant pas où il voulait en venir, même si j’admirais au passage cette honnêteté et ce sens moral dont je parlais au début.

« Eh bien, poursuivit-il, je me suis un jour amusé à concevoir une série de questions que n’importe quel chercheur pourrait me poser, qui s’enchaîneraient logiquement, et auxquelles il me serait rigoureusement impossible de ne pas répondre. La première question appellerait donc une réponse de ma part, cette réponse unique conduirait logiquement le chercheur à en poser une deuxième, qui en amènerait une troisième, etc. de telle sorte qu’au bout du compte, je serais obligé, sous peine de trahir mes propres critères, de… dévoiler de manière à peine déguisée l’endroit où est enterrée la contremarque ! »

Là, vous l’imaginez, je tombai de ma chaise longue (ou de mon fauteuil-club, selon la saison). Avais-je bien entendu ? Existait-il une série, un enchaînement logique de questions auxquelles Max serait obligé de répondre, et qui, pour ainsi dire, le forceraient à dévoiler le lieu de la cache ? Il confirma et ajouta : « En plus, on ne parle pas de dizaines de questions, hein ! La série à laquelle j’ai pensé, et à laquelle n’importe quel chercheur pourrait penser aussi, comprend en tout et pour tout sept questions, pas une de plus ! »

J’en restai comme deux ronds de flan. Je ne parvenais pas à imaginer quelles pourraient bien être ces questions imparables auxquelles l’auteur des énigmes, sauf à se déjuger, ne pourrait refuser de répondre, et qui pourtant l’amèneraient à révéler la localisation de la Chouette, alors qu’il protégeait de manière si définitive le moindre de ses sujets-tabou, et bien d’autres choses encore… Je tentai de me creuser la tête, mais je savais bien que j’étais trop abasourdi par ce que je venais d’apprendre pour que mon cerveau produise quoi que ce soit d’utile ce soir-là… surtout face au petit sourire de Max, qui savait parfaitement ce qui était en train de se passer (ou d’essayer) sous ma boîte crânienne !

Je repris : « Et cette “ série imparable ”, quelqu’un l’a-t-il déjà amorcée ? T’es-tu déjà dit “ Ça y est, bon sang, celui-là est sur le chemin qui tue ? ” » « Tu penses bien que je surveille avec angoisse tout ce qui pourrait ressembler à la question n°1 ! Et que je tremble quand je vois apparaître quelque chose qui y ressemble ! Mais non, jusqu’ici personne ne s’est avancé sur ce chemin-là. J’ai bien cru à plusieurs reprises qu’Untel ou Untel en flairait l’entrée, comme s’il hésitait avant de s’y engager, mais je pense que je me suis trompé, car il n’y a jamais eu de suite. Allez, on se remet une petite goutte du calva de contrebande de Phil ? »

Durant les années qui suivirent, et particulièrement à partir du moment où Max quitta les Yvelines pour retourner vers ses racines lorraines, nous ne reparlâmes jamais de ce sujet qui resta dans ma mémoire comme quelque chose d’un peu irréel. Pourtant, je ne pouvais douter de la véracité de la chose, puisque l’information provenait de la meilleure source possible. Aussi, et maintenant plus que jamais puisqu’il n’est plus de ce monde, j’espère qu’il aura, quelque part, couché sur le papier cette fameuse série des Sept Questions Fatales afin qu’on puisse un jour les connaître enfin… et pourquoi pas dans le livre des solutions, quel que soit son format et son mode de diffusion ? Ça ferait certes une jolie anecdote !

P.S. : il m’a semblé symbolique de publier cette chronique aujourd’hui, puisqu’elle est étroitement liée à l’usage du Minitel et à la place essentielle que cet outil tint dans la vie de la Chouette d’Or, et que c’est aujourd’hui que France Telecom ferme définitivement tous les serveurs Minitel encore en activité. C’est décidément une page d’histoire qui se tourne…

Retour sur une chasse passée… mais laquelle ?

•21 juin 2012 • 8 Commentaires

Autant j’ai souvent du mal à mémoriser les visages et les noms qui vont avec, autant ma mémoire visuelle fonctionne avec une acuité et une précision étonnantes pour les objets ou les lieux. Je ne sais pas quelles conclusions (sans doute peu flatteuses) le psychologue de service au Café du Commerce en tirerait, mais toujours est-il qu’il y a quelques jours, alors je circulais en Bourgogne pour préparer un bouquin sur les abbayes romanes, voilà-t-y pas que j’aborde un village —disons plutôt un hameau— portant l’étrange nom de Pierre-Écrite.

Fugitivement, je me suis demandé de quel menhir ou dolmen il pouvait s’agir (« récupéré » par la chrétienté aficionada de scripta —qui, comme chacun le sait, manent— ou porteur d’inscription plus anciennes, romaines ou autres), mais bien vite ma pensée à dévié sur le proverbial chemin de traverse : Pierre-Écrite, ce nom ne m’était pas inconnu. J’étais déjà venu ici, ou au minimum je m’étais intéressé à cet endroit de manière approfondie…

Je cheminais à l’allure réglementaire de 50 km/h sur la longue rue constituant l’artère principale (pour ne pas dire la seule) du village, lorsque, sans vraiment y prêter attention, j’accrochai du coin de l’œil, en passant, la vision d’une longue bâtisse à un seul étage, paraissant dater d’un siècle ou deux, et sur laquelle, à hauteur de l’étage, deux plaques commémoratives avaient été apposées, de part et d’autre d’un frêle petit balcon qui prolongeait une fenêtre étroite.

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Vue générale de la maison telle qu’elle m’est apparue

 

Je n’eus pas le temps de lire ces plaques, ni même de tourner la tête pour bien les voir : j’étais déjà passé. Alors que je continuais mon chemin, j’acquis la conviction que je connaissais cette maison, que je l’avais déjà vue, que j’avais su, jadis, ce qui était gravé sur ces plaques… Étrange impression en vérité, car en même temps, ce village tout en longueur que je continuais à parcourir, ne m’éveillait aucun souvenir particulier. C’était comme si la maison elle-même, et ses plaques, m’étaient très familières, sans pour autant que je fusse jamais venu à Pierre-Écrite. Comment cela était-il possible ?

Il n’y avait qu’une solution : faire demi-tour. La route, de même que le village, étant rigoureusement déserte en cette douce fin d’après-midi de juin, je n’eus aucun mal à revenir sur mes pas, puis à garer la voiture un peu à l’écart. Alors que je m’approchais de a maison, appareil-photo à la main, les souvenirs me revinrent : ce fut le nom « Napoléon », que je distinguai en premier sur la plaque de gauche, qui fut le déclencheur : l’Empereur, durant cet épisode qu’on appellera ensuite « le vol de l’Aigle », avait couché ici une nuit, dans ce qui était alors un relais de poste, sur le parcours qui le conduisit de l’île d’Elbe aux Tuileries, en mars 1815. Rarement mentionnée si ce n’est dans les récits les plus détaillés, cette étape moins prestigieuse que d’autres avait été mise à profit dans le cadre d’une chasse au trésor sur laquelle j’avais travaillé… Je crois, l’une des Rose des Vents de France 3.

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L’extrémité de la maison avec les plaques, l’une commémorant le bref séjour de
l’Empereur, l’autre signalant que nous sommes ici au point le plus haut de la
route Paris-Lyon, à l’époque des diligences…

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Détail de la plaque Napoléon

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Détail de l’autre

Ah ! la Rose des Vents ! Abhorrée et adorée à la fois, vaste événement médiatique, grand rendez-vous estival pour tous les chasseurs de trésors ludiques que nous étions alors… Présente chaque semaine (était-ce le mardi soir ?), tout l’été, sur l’antenne nationale de France 3 à l’heure de grande écoute que l’on n’appelait pas encore le prime time, il était difficile pour les amateurs de ne pas s’y consacrer, car en dépit de la niaiserie bienveillante de Sylvain Augier et de la médiocrité souvent affligeante des candidats (il y eut, je vous le concède, des exceptions), la présence technologique de DEUX hélicoptères, un par candidat (il fallait bien que cette Carte aux trésors fasse plus, faute de pouvoir faire mieux, que la vénérée Chasse au trésor de Dieuleveult) et les images très télégéniques qu’ils permettaient d’obtenir de sites plus spectaculaires les uns que les autres, avaient pour effet de river à leur petit écran nombre de chasseurs de trésors, expérimentés ou pas, dans l’attente de la diffusion des indices réservés à la grande chasse nationale qui se déroulait parallèlement aux émissions.

Certes, l’auteur des énigmes, affublé du titre pompeux de « Maître du jeu », avait par ailleurs choisi un pseudonyme ridicule : « l’Homme en noir », et comme on ne le voyait jamais à l’image, tout le monde se fichait qu’il soit « en noir » plutôt qu’« en rose à pois bleus », mais la fine brochette de prix Nobel de littérature qui composait l’équipe de production avait dû penser que ça ferait plus dramatique.

Certes encore, les énigmes elles-mêmes, qu’elles aient été pondues par l’Homme en noir (ah ! ce pseudo ! appelons-le « H.N. ») ou avec l’aide du brillant aréopage qui l’entourait, ne sollicitaient pas beaucoup les neurones, calibrées qu’elles étaient pour le grand, le vaste public qui regardait les émissions, et dont la chaîne espérait secrètement, en vue du grand happening final, drainer le plus vaste troupeau possible vers la chasse au trésor, selon le bon vieux principe « à défaut de la qualité, ayons la quantité ».

Certes toujours, les réponse données par H.N. au Minitel (le procédé des questions-réponses à l’auteur sur Minitel avait été décalqué de la Chouette) variaient du hautement fantaisiste au grand n’importe quoi (les questions aussi, il faut l’admettre), bien loin de la rigueur maxienne en vigueur…

Certes enfin, H.N. s’était montré d’une totale inconscience dans la conception de la toute dernière énigme de la première Rose des vents, où il s’agissait de mesurer 60 mètres, rien de moins, à partir du dernier repère, et en plus en descente, ce qui n’augurait rien de bon pour les années suivantes…

… Mais en dépit de tout cela, « la RDV » restait un grand moment de l’année pour les chercheurs, qui au fil du temps, et pour contrebattre les effets pervers de la ruée en masse sur la zone, le dernier soir, de quelques milliers d’individus armés de pelles-bêches et de pioches, prêts à creuser n’importe où, quitte à tout dévaster ou à éborgner quelqu’un, apprirent à constituer des équipes nombreuses et organisées, les « pros » des chasses gagnant quasiment à chaque fois, tout aussi inévitablement que si on me faisait jouer 5 sets contre Nadal, la disproportion étant à peu la même en termes d’expérience, de neurones et d’organisation. C’est d’ailleurs une des raisons qui conduisit France 3 à arrêter la RDV au bout de quelques années, lorsqu’on s’avisa en haut lieu que les chances n’étaient vraiment pas égales, et qu’en plus l’une des éditions se trouva polluée par des suspicions de tricheries (comme il semble que ce soit, hélas ! le triste destin de nombreuses chasses), à telle enseigne que, cette année-là (en 2000), le lot ne fut pas attribué. J’avais d’ailleurs été très officiellement consulté par France 3 et la société de production de l’émission, en ma double qualité de juriste et de chasseur (n’ayant pas participé à cette édition-là), avant que la délibération finale ne soit rendue.

Depuis, les chasses au trésor ont été dédaignées par les sponsors et autres organisateurs potentiels. À part la Chouette, qui regroupe encore des fidèles dont le nombre et la résilience ne laissent pas de m’étonner, il n’existe plus aujourd’hui de véritable chasse, même si des projets existent comme cela a toujours été le cas.

Quoi qu’il en soit, et à l’issue de cette longue digression rose-des-ventesque, me revoilà devant mon relais de poste de Pierre-Écrite qui fit partie, si ma mémoire ne me trahit pas, d’une RDV (si vous vous souvenez de laquelle, dites-le-moi ici !). Réflexion faite, je ne pense pas être jamais venu personnellement en ce lieu, mais d’autres l’ont fait, ont pris une photo, et c’est cette photo que j’ai vue, à l’époque, et dont le souvenir, logé dans un infime recoin de ma mémoire, est subitement remonté à la surface en m’envoyant cet émouvant « déjà vu » qui m’a ramené d’un seul coup une bonne quinzaine d’années en arrière.

C’est-y quand même quèque chose, comment qu’ça marche, la tête, pas vrai Mâme Michu ?

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Le balcon où l’Empereur s’accouda peut-être…

 
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