Il y a tout juste un an, Max nous quittait, et son décès créait pour le jeu de la Chouette d’Or des circonstances nouvelles dont personne n’avait jamais pensé qu’elles pourraient raisonnablement se présenter, même si elles avaient, en théorie, été imaginées et prévues. « Tout a été prévu si jamais je venais à disparaître ! », nous disait Max, mais bien sûr, personne n’imaginait que cela puisse arriver.
Quel était donc l’arsenal des mesures de protection annoncées, ou auxquelles on faisait allusion ?
D’abord, la Chouette d’Or était en sécurité dans un coffre de banque. Le jeu était doté d’un huissier de justice, Me Llouquet, dépositaire du règlement et garant de sa bonne fin, à savoir l’échange de la contremarque en bronze contre la Chouette d’Or. Quant aux solutions, afin de permettre leur publication ou de trancher tout différend éventuel dans l’hypothèse (impensable) de la disparition de la seule personne qui les connaissait (Max), elles avaient été elles aussi déposées chez l’huissier sous pli dûment scellé.
Certaines de ces rassurantes certitudes se sont effondrées, et il n’est pas sans intérêt de se demander si les autres sont encore d’actualité, ou pas.
Commençons par le lot lui-même : la Chouette d’Or. L’on sait dans quelles circonstances largement illégitimes elle fut extraite de son coffre et conservée pendant des mois par un liquidateur judiciaire qui pensait avoir mis la main sur un magot inespéré et refusait contre tout bon sens de le rendre, jusqu’à ce que la Cour d’appel de Versailles l’y contraigne. Bref, à la suite de ces déboires judiciaires (dont mon sentiment personnel est qu’ils ont joué un rôle non négligeable dans l’aggravation de l’état de santé de Max, tant toute cette affaire l’avait culpabilisé et stressé), la Chouette d’Or retourna enfin entre les mains de… mais de qui, au fait ?
La Cour d’appel « ordonne à Maître Legras de Grandcourt, ès-qualités, de restituer la Chouette d’Or à Monsieur Becker en la remettant, dans le mois de la signification de l’arrêt, à Maître Manceau, huissier de justice dépositaire du règlement du jeu dont la statuette est le lot ».
On avouera que cela n’est pas très clair. Si la Cour veut ordonner la remise de la Chouette à Becker, pourquoi diable faire intervenir Me Manceau, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle a fait tous les efforts possibles pour se tenir soigneusement à distance pendant toutes les procédures, en refusant d’accorder la moindre assistance ? Pourquoi ne pas ordonner la remise directe ? Ou bien est-ce que la Cour veut dire que le liquidateur Legras doit rendre la Chouette à Becker, mais que l’oiseau doit, en pratique, rester en possession (« possession » n’équivaut pas systématiquement à « propriété ») de l’huissier ?
La lecture des attendus de l’arrêt n’est pas beaucoup plus explicite : «qu’il convient dès lors de faire droit à la demande de revendication de Monsieur Becker, en précisant que Maître Legras de Grandcourt, ès-qualités, devra remettre la Chouette d’Or entre les mains de Maître Manceau, huissier de justice».
Alors, Becker ou l’huissier ?
Une chose est claire, cependant : Maître Manceau n’allait pas accepter de se charger de manière durable de la conservation du lot (et surtout d’un lot aussi encombrant) sans une adéquation compensation financière que, probablement, Becker n’avait aucune envie de payer, souhaitant sans doute que la Chouette soit géographiquement beaucoup plus proche de chez lui, qui demeure au fin fond de la Corrèze. Au pire, un huissier corrézien ferait l’affaire, s’il le fallait vraiment.
Au final, et à ce jour, il reste que :
- personne ne sait si le liquidateur a véritablement rendu la Chouette d’Or, à qui il l’a rendue et quand, et entre quelles mains elle se trouve à ce jour ;
- à supposer qu’elle ait, via Manceau ou pas, atterri entre les mains de Becker, personne ne sait si la Chouette est conservée à son domicile, et dans quelles conditions de sécurité, ou si elle est effectivement chez un huissier (lequel ?) ou dans une banque, Becker s’abstenant soigneusement, à dessein, de communiquer sur le sujet —de même que sur tout autre sujet, les chouetteurs apprécieront.
Cette incertitude sur la disponibilité du lot ne semble pas inquiéter grand-monde. J’ai connu les chouetteurs plus fébriles, mais après tout, c’est à eux de voir ce qu’il convient de faire… À cet égard, le fait que, hélas ! la protection juridique et technique de la Chouette n’ait pas toujours été assurée comme elle l’aurait dû dans le passé, n’est pas une excuse pour demeurer sous la moyenne dans ce domaine, y compris en termes de communication.
Le second élément d’incertitude causé par la disparition de Max concerne, bien sûr, les solutions des énigmes.
De tous temps, il a été entendu qu’elles avaient été déposées chez Me Llouquet en 1993, et je ne doute pas que cela ait en effet été le cas. Cependant, les années passant au-delà de toute prévision raisonnable, en a-t-il toujours bien été ainsi ? L’on sait par exemple que, lorsqu’il a été ouvert sur la requête du liquidateur, le coffre-fort de la banque San Paolo (aujourd’hui Banque Palatine) de l’avenue Hoche n’était plus payé depuis des mois, voire même des années (j’ai l’information exacte quelque part dans mon dossier). D’autre part, il est de notoriété publique que, pour se faire assister dans le cadre des procédures judiciaires, Max avait dû avoir recours à l’aide judiciaire, faculté évidemment réservée aux personnes aux revenus très minces, et qui ne permet pas toujours de bénéficier des conseils des avocats… disons, les plus qualifiés. C’est donc peu dire que ses moyens financiers étaient réduits, à des années-lumière du personnage repu de redevances Minitel que certaines mauvaises langues ignorantes se complaisaient à dépeindre.
Dans ce contexte, se serait-il pu que, une fois l’étude Llouquet passée entre les mains de Me Manceau, les notes d’honoraires très probablement envoyées à intervalles réguliers en rémunération, à la fois de la conservation des solutions, mais aussi de la gestion des nombreux courriers et autres appels téléphoniques de chercheurs, soient à partir d’un certain moment restées impayées, sachant que par ailleurs, Max devait assumer les coûts de fonctionnement du jeu des cistes ?
Est-il imaginable qu’à partir de ce moment, Me Manceau ait refusé de continuer à conserver les solutions, particulièrement à partir du moment où la Chouette s’est trouvée « capturée » dans les conditions que l’on sait, sans que Me Manceau n’ait rien fait pour s’y opposer, et alors qu’elle n’entendait pas en faire davantage pour aider Max (ni, d’ailleurs, ultérieurement, Becker) à la récupérer ? En d’autres termes, Me Manceau, ayant déjà un certain passif d’honoraires impayés sur ce dossier, et ayant manifestement décidé de se laver les mains des procédures en cours (et, partant, du sort du lot), n’est-il pas vraisemblable qu’elle ait dès lors restitué la fameuse « enveloppe scellée » à Max, ou l’ait détruite, faute de pouvoir la lui remettre en main propre, puisqu’il était à ce moment déjà reparti habiter dans l’est de la France ?
Ce scénario ne paraît pas impossible. Et, en dépit de l’entorse ainsi faite à la croyance générale des chouetteurs, Max a pu considérer que cela ne changeait pas grand-chose en pratique puisque de toutes façons, lui, le créateur des énigmes, était là. Ensuite, il est tombé malade et l’on peut bien imaginer que, dans ces moments-là, on pense à autre chose qu’à s’occuper du sort des enveloppes scellées ! Et comme je crois pouvoir dire que la mort, hélas ! l’a véritablement saisi par surprise, je ne serais pas étonné qu’aucune disposition particulière n’ait été prise concernant les solutions originales de la Chouette, celles qui entrèrent en possession de Me Llouquet un beau jour de 1993.
Je me suis, bien entendu, entretenu de ce sujet délicat avec les ayants-droit de Max, puisque je connais bien cette partie de sa famille. C’est un sujet sur lequel quasiment tous ceux d’entre vous qui m’ont écrit depuis un an n’ont pas manqué de m’interroger, face à l’incertitude qui continue à planer sur l’avenir du jeu orphelin et aux rumeurs de divulgation qui ont pu circuler comme ont circulé les mêmes rumeurs concernant le cahier des charges élaboré par Max et remis à Becker afin qu’il dispose des instructions nécessaires pour peindre les tableaux.
Comme, par ailleurs, on ne peut que constater que la contremarque n’a toujours pas été découverte, il est probable que les solutions n’ont pas été divulguées à quiconque, de même que le cahier des charges —encore que, dans ce dernier cas, il se pourrait également qu’une divulgation n’ait pas suffi pour permettre aux bénéficiaires de résoudre les énigmes, ce que Max m’avait d’ailleurs assuré avec un fin sourire il y a plusieurs années.
Cela étant, même en l’absence de divulgation, ce qui est bien la moindre des choses, reste le problème de la conservation et de la sécurité des solutions : combien d’exemplaires existe-t-il ? Où est(sont)-il(s) ? De quelles précautions est(sont)-il(s) entouré(s), d’abord en termes de confidentialité, mais aussi en termes de publication potentielle, dans le cas où une telle mesure deviendrait nécessaire ? On m’a indiqué que les solutions se trouvaient bien chez un huissier, mais je n’ai reçu aucune réponse aux questions que j’ai immédiatement posées en lisant les simples mots « chez un huissier », questions que vous pouvez imaginer.
Un dernier point a été régulièrement évoqué dans les messages que vous m’avez adressés, et c’est un des plus douloureux : où la sépulture de Max se trouve-t-elle, afin de pouvoir aller s’y recueillir ? Je puis au moins répondre à cette question, même si ma réponse, je le sais, ne satisfera pas celles et ceux qui voudraient aller lui rendre un hommage posthume (j’en fais partie) : la vérité est que Max a été incinéré, et que ses cendres ont été, jusqu’à ce jour, conservées par sa famille, ce qui est bien évidemment le droit le plus strict de ses proches. Aucun lieu particulier ne peut donc être proposé actuellement, et seul un des « hauts lieux » de la Chouette d’Or pourrait, peut-être, faire office, pour autant que les chouetteurs arrivent à s’accorder sur ce qu’est un «haut lieu» plutôt qu’un «faux lieu»…
Voilà ce qu’aujourd’hui, un an tout juste après le décès de Max, je souhaitais dire publiquement à l’attention de la communauté des chouetteurs. J’ai posé de très nombreuses fois aux ayants-droit de Max les questions que vous vous posez, les questions que vous m’avez posées, et toutes les réponses que j’ai obtenues à ce jour figurent en substance dans le présent message. Vous les communiquer, c’est aussi une manière pour moi de lui rendre hommage en cette journée anniversaire, car je crois que c’est ce qu’il aurait voulu que je fasse.
Cordialement.
Publié dans L’avenir de la Chouette d’Or