La chasse qui allait tout changer

À l’occasion d’une énième balade photographique en Drôme provençale, mon regard balayant la carte s’arrêta l’autre jour sur un nom aux consonances familières : Buis-les-Baronnies. Il ne me fallut guère de temps pour associer cette charmante bourgade un peu endormie à la Rose des Vents, fameuse chasse au trésor estivale organisée par France 3 dont j’ai parlé à plusieurs reprises sur ce blog.

En effet, je me souvenais très bien qu’une année, le concepteur des énigmes avait caché la contremarque dans la région de Buis —ou plutôt, du Buis, comme l’on dit localement. Je n’avais pas participé à cette édition, ce qui la plaçait approximativement dans ma mémoire au début des années 2000, période à laquelle je m’étais volontairement mis en congé des chasses, mais j’en gardais néanmoins un souvenir très précis, pour la raison que j’indiquerai tout à l’heure.

Je fis quelques recherches et, même si la 3G (pour ne rien dire de la 4 !) n’est pas omniprésente dans la région, mon téléphone me confirma bientôt que c’était bien lors de l’édition 2000 que la Rose avait été cachée par ici. Le dernier repère, une bergerie en ruines dénommée le Jas du Blanc, était quelque part dans les collines environnant le Buis. Une fois sur place, je passai deux bonnes heures à tenter de localiser ce fameux Jas, sans résultat. Il faut dire qu’on était lundi de Pâques, et que les rares passants étaient tous des touristes, les environs étant fort populaires auprès des randonneurs et autres pratiquants de l’escalade.

Enfin, je mis la main sur un vieux Drômois à qui ce « Jas du Blanc » disait quelque chose, sans qu’il fût bien capable de me donner des instructions précises pour m’y rendre. C’était, croyait-il, quelque part sur le « sentier botanique » débutant derrière le hameau de Chorane, qui était « par là-bas, vous ne pouvez pas vous tromper ! » (air connu). En vérité, j’eus de la chance : la mémoire de mon vieil autochtone était assez bonne, et en effet le panneau mentionnant « Chorane » existait bel et bien, même si sa petite taille eut permis de le rater. Mais je ne le ratai pas et, ayant roulé un moment avec prudence sur une étroite piste en terre battue, j’arrivai au pied du fameux sentier botanique.

Mon indic m’avait assuré que la seule manière de tomber sur le Jas sans coup férir était de suivre le sentier dans le sens préconisé. Mais il lui semblait que la bergerie était plutôt dans la seconde partie de la boucle, ce qui promettait près de deux heures de marche pour l’atteindre. « Bien sûr, avait-il fait en hésitant, vous pourriez prendre le sentier dans l’autre sens… Mais là, alors, pour vous dire où c’est… Non, vous ne le trouverez jamais de cette façon. »

En vérité, le Jas était fort bien indiqué, et je décidai de prendre le plus court chemin. Après tout, si les chercheurs de la Rose des Vents y étaient, en leur temps, parvenus, il n’y avait pas de raison, n’est-ce pas…? Bien plus que la tâche, en réalité, ce fut la pente qui s’avéra ardue. Il me fallut pas loin de 45 minutes, avec plusieurs pauses-respiration, pour enfin atteindre le Jas, et il me faudra 20 minutes pour en redescendre (il est vrai, en flânant en chemin pour faire des photos). Heureusement que le temps était un peu couvert, j’imagine bien ce que ça aurait pu être sous un soleil de plomb. La balade était belle, néanmoins, et je n’ai pas rencontré âme qui vive ; j’étais seul, en ce lundi de Pâques, dans les hautes collines escarpées des Baronnies.

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Le Jas tel qu’il apparaît lorsqu’on arrive par le sentier

Arrivé sur place, j’ai été surpris par le peu d’espace disponible. Non seulement la bergerie est complètement effondrée, à part le pan de mur du fond, mais la végétation est omniprésente et laisse très peu de place pour faire le tour de la ruine. Je ne sais pas si c’était déjà ainsi il y a 14 ans, mais compte tenu du volume de gravats éparpillés tout autour, je conçois aisément que la contremarque ait pu être exhumée d’un coup de pelle mais non repérée sur le coup, sa couleur se confondant aisément avec les débris et l’environnement, l’éclairement n’étant au surplus pas optimal, loin s’en faut.

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Quant à repérer précisément une cache décrite comme située « au milieu des ouvertures » (il y en a trois dans le mur restant debout, donc en plus l’indication était équivoque), « perpendiculairement à 1,90 mètres », ça ne devait rien avoir d’évident, mais l’Homme en Noir n’était pas réputé pour avoir la précision d’un Max Valentin.

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Le choix du spot, loin d’être idéal pour cacher une contremarque, a probablement contribué aux errements de la première équipe arrivée sur les lieux, celle d’Exocet, aux interrogations qui ont suivi, et aux appels téléphoniques passés par un chercheur sur le téléphone portable personnel de l’Homme en Noir. C’est en cela que j’écrivais en titre que cette chasse est celle qui a tout changé : pour la première fois, certains pouvaient évoquer ouvertement une collusion, ou au minimum des rapports d’une nature ambiguë, entre l’organisateur et certains chercheurs. Appeler le créateur des énigmes sur son portable, était-ce là une procédure accessible à tous les chasseurs ? Évidemment pas. Discuter avec l’Homme en Noir de l’« absence » apparente de la contremarque, ressentir l’inquiétude et l’incrédulité de cet organisateur face à cette annonce, donc obtenir la confirmation explicite qu’on était bien à l’endroit où aurait dû se trouver la contremarque… Du coup, reprendre les recherches, et enfin retrouver la Rose des Vents parmi les déblais rejetés un moment plus tôt par les pelles des premiers creuseurs (impensable, défiant le bon sens, et pourtant véridique !), voilà toutes choses que seuls certains privilégiés, tantôt chercheurs, tantôt organisateurs eux-mêmes, pouvaient se permettre, et c’est cette différence de traitement, de recours, de possibilités, avec le commun des chercheurs, qui conduisit le jury de France 3 à s’interroger sur l’opportunité de décerner cette année-là le lot en espèces sonnantes et trébuchantes.

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L’arrière du Jas

Je fus alors consulté par la chaîne, en ma double qualité de juriste et de chercheur, certes reconnu, mais n’ayant pas participé à cette édition 2000 du jeu. Consulté seul ou, j’imagine, au même titre que d’autres, je ne l’ai jamais demandé, et j’ai à l’époque rendu l’avis écrit et motivé qui m’avait été demandé.

Quelques jours plus tard, le jury rendait son verdict, et renonçait à attribuer le lot, décidant de le reporter sur l’édition 2001.

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Le genre de terrain dans lequel la contremarque avait été enterrée

Cette décision avait été prise à contrecœur, non pas parce qu’elle était intrinsèquement mauvaise (un quasi-consensus existait sur le point de dire qu’elle était la seule possible face au doute qui avait été généré par cette étrange fin de jeu), mais parce qu’elle obligeait la chaîne à « remettre le couvert » l’année suivante. Or, certains s’interrogeaient sur le message que véhiculait un jeu d’argent destiné au grand public où « c’est toujours les mêmes qui gagnent » —allusion à l’éclatante série de victoires de l’équipe d’Exocet, victoires fondées tout autant sur leurs mérites personnels que sur leur organisation, et victoires, je m’empresse de le dire, irréprochables à mon avis… mais dont le caractère récurrent en « interpellait » (pour reprendre un mot à la mode) certains au sein de la chaîne. La télévision voit parfois les choses avec une mesquinerie (pour ne pas dire une bêtise) étonnante : au tennis aussi ce sont souvent les mêmes qui gagnent, et ce n’est pas pour autant qu’on interrompt les retransmissions des tournois !

On remit donc ça en 2001, parce qu’il le fallait bien, avec cette fois un final sur le site magnifique du château de Linchamps, dans les Ardennes. Une nouvelle fois, l’équipe d’Exocet triompha, ce qui enfonça le dernier clou dans le cercueil déjà scellé depuis l’année précédente de la Rose des Vents. L’émission La carte aux trésors, elle, allait continuer jusqu’en 2009, mais la chasse au trésor grand public qui lui avait été associée, et qui avait édifié un pan notable de l’histoire des chasses ludiques en France, ne survécut pas au désastre du Jas du Blanc.

Et pour finir, une pensée, comme chaque année, pour notre ami Max…

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Les oliviers des Baronnies, qui ont vu passer les chasseurs de trésor…

Cordialement,

Monglane

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~ par monglane sur 25 avril 2014.

7 Réponses to “La chasse qui allait tout changer”

  1. Excellent, comme d’habitude.

    Amitiés,

    Patrice

  2. Zut je pensais que tu avais déterré la chouette .. Joli coin en tout cas. Merci.

    • Ça aurait vraiment été par hasard, alors…! Encore que… la forêt de Saoû ferait un joli navire noir perché… :o)

      Cordialement.

  3. Très beau blog, M. Monglane – merci. Bien que personne n’a plus trouvee la Chouette, on sait très gré a Max pour avoir fait un jeu tellement riche et qui nous mène dans les couloirs de la culture, l’histoire, l’art et tout le reste. Qu’il reste en paix. 

    La Chouette quant a elle reste toujours endormie. Mais une des clefs a sa cachette est a mon avis l’image de la 580…?

    Will Pears

  4. Bonsoir monglane, la chouette d’or est en vente :

    Qu’en penses-tu ?

    merci

    Monique.

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